L’art du récit, ou comment les joailliers enchantent leur communication

L’art du récit est une source inépuisable d’inspiration pour susciter l’enchantement. Il s’applique particulièrement à l’univers de la joaillerie, riche d’un fabuleux patrimoine historique, artistique et affectif.

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Le monde de la joaillerie s’est modernisé

Bâtir une histoire ou des histoires autour d’une Maison de luxe, c’est lui redonner du sens, de l’épaisseur et de la personnalité, creuser le relief pour la faire émerger d’un univers concurrentiel devenu dense. La haute-joaillerie, qui s’adressait auparavant à une clientèle restreinte, élitiste et proche des fondateurs des grandes Maisons, n’existe plus vraiment. L’arrivée de clients plus internationaux et plus jeunes, voyageurs, zappeurs, gâtés et infidèles ont amené une nouvelle façon de travailler et de concevoir les métiers de la joaillerie. Les Maisons à dominante très artisanale sont devenues des membres à part entière de groupes puissants, LVMH, Richemont, Kering,… vivant sur une autre planète marketing. Pour autant, on peut leur reconnaître un immense mérite, celui d’avoir su préserver la personnalité de chaque joaillier, leurs ateliers, leur manufacture, et d’avoir ressuscité ou préservé les métiers d’art qui risquaient de disparaître.

Autour du patrimoine, des histoires sans fin

Les Maisons de joaillerie sont riches d’un énorme patrimoine. Physique tout d’abord, avec des pièces de collection qu’elles possèdent ou rachètent dans les ventes aux enchères ou lors de successions. Ainsi Cartier a déjà racheté près de 1 500 pièces, Chaumet possède 80 000 dessins et deux siècles de livres de commandes, Mellerio environ 150 000 dessins et plus de 500 livres de commande. Certaines Maisons recrutent dans les musées le personnel en charge de leur patrimoine, dont presque tous ont une formation d’historien. Objet, maquettes, dessins, livres comptables, lettres, documentation, articles de presse, documents filmés, photos,… tout est méticuleusement conservé par ces « ethnologues de marque » selon le terme employé par Le Monde. Pierre Rainero, directeur de l’Image et du Patrimoine de Cartier déclare : « Cartier est tel une langue vivante, sans arrêt en quête de nouveau vocabulaire et de nouvelles règles grammaticale ». Ce nouveau vocabulaire construit justement les belles histoires. Et elles sont sans fin, tant le patrimoine est riche. Les départements création, communication et marketing des Maisons de joaillerie s’inspirent sans cesse de ce patrimoine reconstitué et précieusement entretenu.

Des personnalités inspirantes

Le patrimoine est riche tout d’abord de la personnalité et de la vie des fondateurs ou des créateurs mythiques tels que Jeanne Toussaint, Louis Cartier, Frédéric Boucheron, Marie-Etienne Nitot, le fondateur de Chaumet, Lewis Comfort Tiffany, fils du fondateur de Tiffany et artiste surdoué des arts décoratifs et bien d’autres. La « jeune » Maison de joaillerie Chanel puise, quant à elle, dans l’immense univers de la mode, mais aussi dans les symboles intimement liés à la vie de Coco Chanel, tels que le lion ou les comètes de diamant.

Par ailleurs, les clientes célèbres inspirent également les récits des joailliers. Enviées et admirées dans le monde entier, elles incarnent un rêve qu’elles expriment mieux que par des mots. Reines et princesses, héritières de dynasties industrielles, artistes et actrices sont les égéries des Maisons de Joaillerie. Pour ses 400 ans qu’il a fêté en 2013, Mellerio a conçu un somptueuse collerette de diamants et rubis inspirée de Marie de Médicis, qui a joué un rôle majeur dans l’histoire du joaillier, à l’origine un artisan italien, en l’autorisant à s’établir en France.

Lors de l’exposition au Grand Palais en 2014, Cartier a révélé le portrait jusqu’alors peu connu en France de sa cliente Marjorie Merryweather Post, riche et charismatique américaine réputée pour ses joyaux, mais aussi pour sa générosité et ses nombreux engagements caritatifs.

Grâce à leur riche passé, les joailliers peuvent moduler sans cesse l’éclairage sur les différentes facettes de leur histoire, façonnant ainsi leur image.

L’art du récit comme sculpteur de marque

Pour parler à ses clientes, le joaillier choisit d’éclairer certaines facettes de sa personnalité ou de son histoire, les autres restant dans l’ombre, parce qu’elles ne sont pas pertinente, du moins pas encore. Il peut aussi s’en éloigner pour créer de nouveaux récits, dessinant comme des cercles concentriques autour d’un noyau légitime et reconnu. Ainsi Cartier a lancé en 2013 une collection de haute-joaillerie d’inspiration africaine, dans un style tribal transfiguré par le raffinement joaillier. Les pièces sont serties de magnifiques saphirs orange, tourmalines dorées, topazes impériales, grenats spessartites et autres pierres aux tons fauves éclatants que l’on trouve dans les mines africaines. La panthère, animal d’Afrique, est pour le moins symbolique de cette nouvelle inspiration. Une façon pour Cartier de sculpter une nouvelle facette de sa personnalité tout en créant une affinité avec la clientèle africaine.

Dans le même esprit, le thème du cerf-volant qui inspire les dernières créations de Van Cleef & Arpels incarne à merveille la personnalité de la Maison, grâce, légèreté et poésie, ainsi que ses thèmes fétiches, la plume, l’oiseau et le papillon. Par ailleurs le cerf-volant est hautement symbolique de protection en Chine, où il constitue un véritable objet de culture et de tradition, souvent très richement décoré.

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Van Cleef & Arpels

L’attention et le respect portés aux cultures des clients étrangers, l’interprétation et l’imagination qui naissent de leur symbolique se sont toujours inscrits dans les traditions des grandes Maisons.

L’art, un pont vers l’imaginaire

Métiers d’art et savoir-faire sont intimement et légitimement reliés au monde de la joaillerie. Par leurs commandes, les joailliers se font mécènes de métiers rares, lapidaires, ciseleurs, graveurs, glypticiens, sertisseurs, polisseurs, émailleurs, laqueurs. Des centaines d’heures peuvent être nécessaires à la réalisation d’une seule pièce, des années pour appairer les pierres, les chercher, les trouver. Le collier Lumière d’Eau de Chaumet illustre la difficulté d’appairer des saphirs de couleur.

La taille est extrêmement complexe. Harry Winston passait des journées à observer les gemmes avant de trouver l’angle de taille qui permettrait de perdre le moins de matière possible tout en révélant la plus belle lumière du diamant. Le serti nécessite une incroyable virtuosité.

Pour le fameux « serti mystérieux » de Van Cleef & Arpels, calibrer chaque petite pierre pour qu’elle épouse les différentes courbes des pétales est un travail minutieux et très long. L’harmonie des formes et des couleurs, la fluidité d’un collier, sa souplesse au porté sont autant d’enjeux pour les artisans joailliers qui travaillent sur des matériaux rigides, le métal et les gemmes. La collection de haute-joaillerie Archi Dior met en exergue la virtuosité de ce travail pour reproduire les drapés, les plissés, les volants ou la taille de guêpe du célèbre New Look.

Pas une collection de joaillerie n’est lancée aujourd’hui sans qu’un hommage appuyé ne soit rendu à ces rares et précieux métiers d’art.

Le mécénat en héritage

Le mécénat et la célébration de l’art ont toujours fait partie des attributions des Maisons de luxe, qui en favorisent la vie et l’essor. Elles bénéficient d’une retombée d’image considérable, en suggérant un sentiment de proximité et d’harmonie avec leurs clients. Ceux-ci sont eux-mêmes souvent mécènes ou collectionneurs, amateurs d’art et sensibles à une qualité, une esthétique de vie dont ils sont les ambassadeurs.

Chaumet, partenaire de l’Académie des Césars, soutient les jeunes talents du cinéma. Boucheron a inscrit la lumière dans son héritage, comme le montrent ses dernières créations d’où jaillissent des rayons de diamants. Fidèle à ce concept, il sponsorise les travaux d’un photographe japonais sur l’ombre et la lumière.

Cartier a créé sa propre Fondation dont il vient de fêter les 30 ans et soutient de très nombreux artistes. Van Cleef & Arpels, qui créa ses premiers clips ballerine dans les années 40, célèbre toujours la danse, une forme d’expression artistique qu’adorait Louis Arpels. Quant à Poiray, récemment revenu sur le devant de la scène dans une explosion de couleurs, il a choisi de sponsoriser Mécénat Chirurgie Cardiaque. Mécènes modernes, Les Maisons de joaillerie s’inscrivent dans une exigence d’éthique qui est devenue, non plus un acte de communication, mais un prérequis à leur reconnaissance.

Isabelle Hossenlopp Parution Entre Luxe & Prestige  mars 2015

Crédits photos : tous droits réservés

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