Les héroïnes

Certaines montres ont gravé leur style dans l’histoire. En devenant d’intemporels classiques, elles ont probablement changé la perspective des marques elles-mêmes. Elles étaient leur création, elles sont passées maîtres de leur inspiration.

(1)Cartiet Tank chinoise(2) Patek Philippe 5153R

Les héroïnes

 

Certaines montres ont gravé leur style dans l’histoire. En devenant d’intemporels classiques, elles ont probablement changé la perspective des marques elles-mêmes. Elles étaient leur création, elles sont passées maîtres de leur inspiration.

Cette première partie est consacrée à Rolex – Cartier – Patek Philippe

 

Oyster, la légende de Rolex

Les collectionneurs s’accordent sur un point, il faut avoir au moins une Rolex dans sa collection, quelle que soit sa préférence en horlogerie. Outre le fait qu’elle soit solide comme un tank, elle est intemporelle et indémodable. Mais aussi, Rolex est l’une des rares manufactures à fabriquer elle-même tous ses composants, un signe de noblesse aux yeux des collectionneurs avertis.

Nous sommes en 1927. La nageuse anglaise Mercedes Gleitze traverse la Manche à la nage avec, à son poignet, la première montre totalement étanche, le modèle Oyster de Rolex (Oyster signifie « huître » en anglais). La légende de Rolex est née. Véritable incarnation de la modernité, l’Oyster Perpetual Datejust voit le jour en 1945 (1)et cristallise toutes les innovations majeures apportées par la marque : la précision chronométrique au poignet (premiers certificats dès 1910), l’étanchéité (création du boîtier Oyster en 1926), le remontage automatique (rotor Perpetual breveté en 1931) et la date à guichet. Souvent redessinée et enrichie de nouveaux modèles, l’Oyster Perpetual Datejust gardera toujours sa très forte identité, au point de devenir un classique. Son boîtier souvent copié est reconnaissable entre tous, tout comme sa lunette cannelée en or 18 cts déclinée en version lisse par la suite, son bracelet métal et sa loupe cyclope sur la date. (2)Rolex possède sa propre fonderie où elle coule ses différents métaux. Elle a même mis au point « son » or rose, baptisé « Everose », connu pour la grande stabilité de sa couleur légèrement champagne rosé.

L’Oyster a grimpé au sommet de l’Everest en 1953 et plongé à 10 900 mètres dès 1960. La performance n’est pas un argument de vente chez Rolex, c’est une culture de marque. Les modèles dérivés de cette incroyable prouesse vont contribuer à son succès. Ainsi l’Oyster Perpetual Submariner, classée montre-outil « professionnelle », première montre étanche à 100 mètres – aujourd’hui à 300 mètres – révolutionne le salon de Bâle en 1953. Maintes fois transformée, elle ne perd ni son style ni son âme et reste très recherchée des collectionneurs dans certaines versions spécifiques. (3)

L’Oyster Perpetual Cosmograph Daytona, lancé en 1963 et équipé d’une lunette tachymétrique externe, est un autre modèle qui confine au mythe. Equipée du calibre maison 4130 depuis 2000, la Daytona reste très recherchée des amateurs qui n’hésitent pas à s’inscrire sur des listes d’attente.

Au salon de Bâle en 2015, Rolex a présenté trois versions haute-joaillerie de sa mythique Datejust, les (gigantesques) Pearlmaster 39 (pour 39 mm de diamètre). 48 saphirs taille baguette d’une belle pureté et dégradés du jaune au vert ornent la lunette, l’index et les chiffres du cadran sont sertis de diamants. Rolex dispose à cet effet de son propre laboratoire de gemmologie. En joaillerie comme en horlogerie, le premier horloger du monde ne laisse rien au hasard. La Datejust Pearlmaster est équipée d’un nouveau calibre entièrement développé et manufacturé par Rolex, fruit de 14 brevets… Une belle pièce de haute-joaillerie qui n’oublie pas qu’elle est aussi une sportive de compétition… (4)

 

La Tank de Cartier, 100 ans déjà

La Tank de Cartier, voici sans doute le modèle qui a une des plus longues histoires en horlogerie. Redessinée, modernisée, étirée en hauteur ou en largeur, effilée ou compactée, la Tank a perduré et franchi le siècle sans rien perdre de sa personnalité. La Maison Cartier a toujours veillé à garder l’essentiel de son style si particulier. Très moderne pour son époque, cette montre rectangulaire préfigurait, à l’orée des années 20, l’arrivée de l’Art Déco.

La première Tank de 1917 ressemble à un carré dans un rectangle. Louis Cartier l’a voulue à l’image des chars de la première guerre mondiale : deux brancards verticaux plats à arêtes vives entourent le cadran, rappelant les chenilles d’un char vu du ciel.

Malgré les changements, la Tank gardera toujours une forme inspirée de ce boîtier initial, géométrique, anglé, épuré avec ses chiffres romains. Dans les années 20, l’influence asiatique et le goût pour l’exotisme qui marqua si fortement les créations joaillières se retrouve dans la Tank chinoise, dont le boîtier est architecturé comme le portique d’un temple chinois.

Puis une nouvelle Tank naît la même année dans une vision plus fluide, la Tank Louis Cartier, plus rectangulaire, aux attaches adoucies. Un rectangle qui ne cessera de s’étirer dans une nouvelle stylistique, accompagnée d’une innovation majeure, le boîtier réversible. La Tank basculante apparaît en 1932 (elle est contemporaine du modèle Reverso de Jaeger-LeCoultre et d’un modèle similaire chez Patek Philippe) à la fois inspirée de la Tank cintrée et annonçant la mini Tank allongée des années 60 ou la Tank américaine de 1989. Le boîtier basculant permettait de retourner le cadran pour le protéger pendant les épreuves sportives. A cette époque, garder une montre en or pendant le sport était un must chez les dandys tout comme chez les sportifs aguerris. (1)

Les années 70 marquent un tournant avec la Tank Must sans index et qui se démocratise avec un boîtier vermeil… du jamais vu chez Cartier ! Le grand joaillier descend dans la rue, popularisant à un prix accessible son modèle fétiche rutilant de cadrans de toutes les couleurs – on est en plein flower power  – ce qui contribuera à répandre sa notoriété comme une traînée de poudre. Une amusante parenthèse dans l’histoire de Cartier qui n’aura de cesse de remonter par la suite vers les sommets de l’horlogerie. Après la période Must, Cartier revient vers ses basiques avec une belle réussite, l’élégante Tank américaine au bracelet d’écailles d’or fluides, étirée, bombée et de surcroît étanche. La Tank française, plus trapue, faussement carrée ainsi que la Tank anglaise à la géométrie parfaite continue à jouer en permanence sur les formes du boîtier. Jamais tout à fait la même, jamais tout à fait une autre. (2 et 3). Dernière née, la très masculine Tank MC franchit un pas de géant dans la modernité avec une version squelette en palladium dotée d’un mouvement manufacturé par Cartier. (4)

Cartier prend une place grandissante parmi les horlogers de la complication et des métiers d’art. La Tank reste encore aujourd’hui, 100 ans après sa naissance, une référence du bon goût en horlogerie.

 

Patek Philippe : Calatrava, perfection et sobriété

Patek Philippe est connu pour développer des mouvements et des calibres d’une très grande complexité. Mais la Maison suisse a pour maître-mot de ne jamais ajouter de complications inutiles à ses modèles et de garder leur dessin aussi pur que possible. La Calatrava est l’archétype de cette philosophie. Pour cette montre, Patek Philippe a fait le choix du style plus que de la complication. Sans doute la plus connue et la plus épurée de ses créations, elle ne comporte aucune complication horlogère dans la plupart de ses déclinaisons. Elle a également une dimension symbolique : elle porte le nom d’un ancien ordre espagnol de chevalerie dont l’emblème, la croix de Calatrava, est aussi celui de la Maison horlogère. La collection s’inspire des principes minimalistes de l’école allemande du Bauhaus selon laquelle «la forme d’un objet est dictée par sa fonction». D’où l’accent mis sur la sobriété et la fonctionnalité. La Calatrava est née en 1932 avec la référence 96 et comprend aujourd’hui de nombreuses déclinaisons, mais elle reste d’une beauté classique et peu éloignée de son esthétique originelle.

Le modèle qui en est la plus parfaite interprétation et qui a gardé toute sa simplicité est sans conteste la référence 5227. Il reprend l’épure parfaite du cadran que rien ne vient déranger, sinon les aiguilles et la minuterie perlée. La petite seconde présente dans le modèle d’origine a été remplacée par une seconde centrale. (1) En 2009, Patek Philippe présente la nouvelle Calatrava Officier réf. 5153 et réinterprète avec brio une noble tradition dont les origines remontent au début de son histoire. Le style du modèle Officier se caractérise par des attaches de bracelet droites équipées de barrettes vissées, une couronne turban moletée, un cadran guilloché soleil au centre et surtout un couvercle à charnière protégeant le fond vissé doté d’un verre saphir. Ce détail invisible pour le non-connaisseur contribue à l’architecture de précision du boîtier, chère aux amoureux de l’horlogerie. L’adéquation parfaite du couvercle au fond du boîtier peut exiger de l’artisan «boîtier» et du polisseur jusqu’à deux jours entiers de travail. (2)

Dans les versions féminines les plus récentes et toujours fidèles à l’esprit Calatrava, la référence 7200 est décrite comme tout simplement  apaisante par Patek Philippe qui voit dans sa grande simplicité le bonheur tranquille de regarder passer le temps. Une simplicité « où rien ne vient perturber la simple course des heures et des minutes », incarnée par la sobriété totale du modèle et la délicatesse des teintes (or rose, cadran crème, bracelet beige rosé). Très féminine, la 7200 reprend cependant l’esprit Officier qui lui donne une petite touche de noblesse masculine. (3)

Le mariage du génie horloger, incarné par des complications uniques au monde et toujours en avance sur leur temps, et d’un style épuré explique l’attrait sans pareil des collectionneurs pour la Maison suisse et les sommets régulièrement atteints aux enchères par des modèles en édition limitée.

Dans la prochaine édition : Jaeger LeCoultre – Piaget – Omega

 Isabelle Hossenlopp

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Parution Entre Luxe & Prestige Novembre 2015

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