François Garaude, les bijoux comme un voyage

Les bijoux de François Garaude ont une pureté et une simplicité qui évoquent une architecture bien structurée. Pourtant, ces volumes qui semblent organiser la lumière sont peuplés d’images et de symboles, fourmillent de souvenirs personnels, expriment des voyages, des traversées vers le Brésil ou des échappées vers l’Asie, aux confins de terres riches des gemmes les plus précieuses et d’une spiritualité intense

Les bijoux de François Garaude ont une pureté et une simplicité qui évoquent une architecture bien structurée. Pourtant, ces volumes qui semblent organiser la lumière sont peuplés d’images et de symboles, fourmillent de souvenirs personnels, expriment des voyages, des traversées vers le Brésil ou des échappées vers l’Asie, aux confins de terres riches des gemmes les plus précieuses et d’une spiritualité intense.

L’inspiration de François Garaude, ce sont ses voyages, ses découvertes, ses rencontres. Le message contenu dans les bijoux, leur style, leur dessin, le choix des pierres reflètent la patiente exploration qui a toujours guidé ses pas vers de nouveaux horizons, avec curiosité, avec ténacité.

Le visible et l’invisible

Fin des années 60 : le monde occidental sort de ses gonds. François Garaude, issu de la tranquille bourgeoisie germanopratine, reçoit ce coup de tonnerre comme un coup de fouet. Mai 68 l’appelle irrésistiblement vers le grand large, en Inde tout d’abord. A 16 ans, laissant derrière lui sa famille scandalisée, il gagne en auto-stop le vaste continent à travers l’Asie centrale, aussi rude qu’inhospitalière. Chaque jour annonce un nouveau défi, chaque rencontre un danger, une perdition… ou une découverte fantastique. Peu importe, l’imprévu devient une adrénaline, François Garaude découvre un pays où les rites et les croyances organisent la pensée et changent les vies. Il comprend qu’en Inde, la spiritualité prend le dessus sur toute chose, explique tout, justifie tout. Les souvenirs des églises romanes de son enfance se mêlent à la découverte des temples hindous. Dans ces édifices sacrés où l’homme regarde le ciel, l’invisible habite le visible, la place de chaque élément a son importance, rien n’est dû au hasard.

Le voyage s’est transformé en quête spirituelle mais il est brutalement interrompu par la maladie qui ramène François Garaude en France en urgence. Piégé par la souffrance physique, il est contraint d’abandonner sa vie de baroudeur mais il garde en lui une richesse intense : l’envie de donner du sens à toute chose. Le voyage va continuer, autrement.

Est-ce un signe ? Il rapporte dans ses poches une topaze et une pierre de lune, ses premiers talismans.

La première émeraude

Rentré en France, François Garaude étudie l’architecture, la philosophie et le cinéma. A travers la philosophie et le cinéma, il réfléchit sur une nouvelle vision du monde, comme si son voyage en Inde avait soudain tout remis à plat et tout remis en jeu, comme s’il avait tout à coup envie de regarder la culture occidentale à travers un autre prisme. Avec l’architecture, il veut tout comprendre de l’organisation de l’espace et des grands principes qui la commandent. Il comprend que la lumière est le premier matériau de l’architecture, ce qui ne manquera pas d’inspirer le joaillier qu’il n’est pas encore, car sur le bijou, c’est la taille et la disposition des pierres qui modèlent l’espace et la lumière.

Mais de nouveau, l’appel du large le taraude. Parallèlement à ses études, le jeune homme construit un bateau de 14 mètres et se lance dans une fantastique traversée de l’Atlantique entre la France et le Brésil. Là, il rencontre celle qui sera sa femme. Mais la jeune Brésilienne veut poursuivre ses études, il faudra donc patienter quelques années sur place. Pour s’occuper en attendant de pouvoir rentrer en Europe avec elle, François Garaude part à la découverte des émeraudes de Bahia. Et là, tout bascule. Fasciné par cette pierre exceptionnelle, il en devient très vite un spécialiste. Après avoir vendu une première pierre, puis plusieurs, puis un lot, le futur joaillier se prend au jeu du négoce. Il décide d’en faire son métier, parcourant les plus belles régions minières du monde, Colombie, Sri Lanka, Birmanie, découvrant peu à peu la valeur et la beauté des gemmes, apprenant à lire une pierre, à l’évaluer, à connaître sa signification dans les cultures qui lui attribuent des pouvoirs magiques.  D’ailleurs, n’est-il pas l’un des premiers à avoir réintroduit le jade, riche de mille vertus, dans la haute joaillerie française ?

Le langage des pierres

François Garaude continue de tracer sa voie, il devient négociant en pierres. Ses clients joailliers apprécient l’homme de cœur et de passion, le chasseur de l’exceptionnel… et pour lui, c’est parfois un regret de laisser partir une superbe émeraude, un spinelle rose tendre ou un flamboyant saphir Padparadscha qu’il aurait bien imaginés au cœur d’une des créations qu’il commence lui-même à dessiner. Passionné par ce qu’expriment les pierres, il voit à travers elles les millions d’années qui les ont lentement construites. Elles sont porteuses d’inclusions, ces minuscules éléments de la terre qu’elles ont amassés en grandissant, donnant de précieuses informations sur leur provenance. A l’intérieur des émeraudes, jades, rubis, quartz rutiles, palpite une étonnante vie faite de cristaux, givres, jardins et aiguilles qui donnent à la pierre un charme fou. Les multiples couleurs sont un enchantement. Ainsi les saphirs du Cachemire, uniques par leur profond bleu velouté ne se confondent avec aucun autre. Les rubis birmans, les plus précieux, ont une intense couleur rouge, alors que d’autres, venus d’Afrique, ont une légère pointe d’orangé. Mais François Garaude a une affection particulière pour le spinelle, dont la palette de teintes riche et douce varie du rouge vif au rouge framboise, rose tendre, rose bleuté, mauve, gris, noir… les plus beaux viennent du Tadjikistan, d’un rose délicat où pointe une nuance de bleu.

Observer ces miracles de la nature est un émerveillement. Les pierres contiennent une minuscule vie intérieure, imperceptible, qui semble envoyer un signe. François Garaude sait qu’elles vont donner à ses bijoux une personnalité et surtout du sens, beaucoup de sens.

Au plus près de la beauté naturelle

Les gemmes sont choisies pour leur beauté naturelle – aucune n’est traitée ni chauffée – leur éclat, leur éventail infini de nuances, leurs imperfections aussi. Dans les cultures d’Asie et d’Occident, elles ont une charge émotionnelle forte, elles contiennent une signification qui ne manque pas de charmer François Garaude, toujours à l’affût du sens contenu dans l’objet. Ses collections comprennent l’incontournable jade, vert, lavande, gris, blanc…des saphirs, des émeraudes et une multitude de spinelles, sa pierre adorée, dont le diamant n’est là que pour sublimer la beauté.  Les couleurs froides comme le bleu du saphir symbolisent pour lui la précision et l’analyse, le rouge vif du rubis évoque la passion, le vert l’activité, le diamant l’omniscience… Dans chaque bijou, la pierre prend une signification intime. Les cabochons se mélangent aux tailles rose à l’ancienne – la table est facettée traditionnellement – et aux pierres à peine taillées, laissées dans leur forme originelle.

De ses voyages, François Garaude a rapporté une vision de l’univers qui ressemble à une découverte de la planète. Il n’a de cesse de structurer le métal et les masses, d’orienter, éclater, déconstruire pour rebâtir, inventer de nouveaux volumes, interprétant de mille façons la sphère sur laquelle nous vivons. Dômes, cercles, boules orientés selon les quatre points cardinaux, bijoux souples et simples, presque bruts ou structurés et très ordonnés inspirent des créations aux noms évocateurs : India, Renaissance, Cardinale, Orbitale, Hokusaï ou encore Byzance.

 

INDIA

Pendant sa traversée de l’Inde, François Garaude a senti vibrer les forces et les pouvoirs qui habitent les gemmes. Les femmes indiennes tissent des joyaux bruts, tribaux, où la pierre est à peine taillée. Cet esprit se retrouve dans la collection India où les boucles d’oreilles cascadent en grappes de spinelles framboisés, les bracelets sont souples comme une étoffe dont les maillages de spinelles s’étendent du rouge vif au gris ardoise. Sautoirs et bagues assemblent des pierres qui sont toutes différentes, facettées ou lisses, irrégulières ou parfaitement taillées. Dans cette collection aux accents primitifs, ce sont elles qui décident de la forme que prendra chaque bijou.

RENAISSANCE

A la Renaissance, les découvertes des navigateurs font basculer l’ancien monde. La quête fulgurante de l’or et des épices transforme les vies. Un vent de liberté souffle sur l’esprit de la parure, la mode dénude cous, bras et décolletés, laissant les bijoux investir ce nouvel espace de sensualité. François Garaude exprime cette renaissance de la féminité à travers colliers, bagues et boucles d’oreilles qui se libèrent de leurs épaisses montures du Moyen Age. Sur leur anneau épaulé, des pierres parfois irrégulières, souvent asymétriques, irradient de l’éclat subtil des saphirs, des spinelles bleus, rouges ou encore d’un gris profond aux nuances bleu-vert, exaltées par l’or noir minutieusement pavé. La taille rose, très usitée à la Renaissance, est une autre signature de ce style. Connue pour apporter de la douceur à l’éclat de la pierre, elle affirme une subtilité très contemporaine.

CARDINALE

La terre, qui n’est pas encore perçue comme sphérique, mais comme un disque posé sur l’eau, a inspiré cette collection dessinée tout en cercles, comme une vision en 2 dimensions. Les points cardinaux sont marqués par quatre diamants autour de la pierre. Une grande finesse du trait souligne la légèreté et la simplicité des bijoux de la collection Cardinale. La douceur du jade lavande, les tonalités laiteuses de la pierre de lune, brumeuses de la calcédoine, comme une lumière filtrée à travers le brouillard marin donnent une grande sensualité aux bijoux. Les quatre diamants cardinaux rappellent la traversée de l’Atlantique de François Garaude lorsque son seul repère, dans l’immensité de l’océan, était sa boussole.

ORBITALE

Imaginée à la suite de la collection Cardinale tout entière dessinée en cercles et demi-sphères, la ligne Orbitale s’épanouit en rondeurs et en globes, exprimant la plénitude et la perfection. D’une vision du monde en 2 dimensions caractéristique de la collection Cardinale, on passe à une vision en 3 dimensions comme si l’on découvrait enfin que la terre est ronde et qu’elle tourne sur elle-même. Dans cette collection céleste, les pierres sont mises en orbite sur des anneaux d’or. Le doigt caresse ces précieuses billes et les fait rouler sur leur axe. Le bijou devient ludique et le jeu addictif. Posées sur leur anneau saturnien, agates, turquoises, lapis-lazulis et malachites aux couleurs franches s’affirment tandis que de fins anneaux empilables, sertis de pierres précieuses, s’échangent et se remplacent à volonté. Seules au milieu de quatre diamants ou groupées en constellation de quatre, les pierres sont toujours au cœur d’une métaphore, celle des points cardinaux. Et si les anciens croyaient que les planètes influençaient les comportements humains, les petites sphères gravitant sur ces bijoux talismans donneraient-elles une direction à notre vie ?

BYZANCE

Dans cette collection profondément inspirée par l’architecture byzantine, François Garaude poursuit son voyage, à la recherche d’une nouvelle révolution de la sphère, qu’il déconstruit pour l’édifier autrement. La grande sensualité des pierres en dôme que l’on explore du regard ou de la main reste au cœur de l’inspiration et de la création. Cabochons et demi-cabochons sont édifiés sur les bagues, assemblés en croix sur les manchettes ou éclatés en quartiers de pierres gourmands sur les boucles d’oreilles. De la malachite jaillissent la vie et le mouvement des veinures tandis qu’aigues-marines, tourmalines et améthystes limpides laissent rentrer la lumière à flot.

HOKUSAI

Dans la collection Hokusai, la beauté et la puissance de la nature déchaînée s’expriment en contraste avec le raffinement de l’art japonais. La célèbre vague au large de Kanagawa s’élance à l’assaut du ciel, sa crête s’écume de diamants. Contenue dans un cercle qu’elle partage en deux moitiés, elle évoque le Yin et le Yang, le mouvement– la ciselure du titane – et la lumière –  le diamant. Ce bijou-tableau d’une légèreté exceptionnelle est travaillé sur une fonte de titane très fine dont les ondulations rappellent les sillons des jardins japonais. Dans leur version de métal mat, bagues, créoles et pendentifs aux teintes sobres, gris, bleu ou mauve juste ourlées d’un semis de diamants s’inscrivent parfaitement dans la tradition de la sobriété japonaise. D’autres, dont le métal a été poli, font surgir des couleurs brillantes et vibrantes, révélant un côté très avant-gardiste, autre facette de la culture nippone millénaire.

 

Isabelle Hossenlopp

Les photos sont la propriété de François Garaude. Toute reproduction des photos et textes est interdite